La presse et les fontes : Don Quichote dans l’imprimerie

Conférence tenue par Roger Chartier lors de la deuxième session de l'Ecole de l'Institut d'histoire du livre, septembre 2002 Roger Chartier

En 1615, l’atelier madrilène de Juan de la Cuesta imprime pour le libraire Francisco de Robles la Seconde Partie de l’Ingénieux Chevalier Don Quichotte de la Manche (Segunda Parte del Ingenioso Cavallero Don Quixote de la Mancha). Dix ans après ses premiers exploits, don Quichotte repart sur les chemins d’Espagne. Dans les chapitres LXI à LXV, Sancho et son maître se trouvent à Barcelone où Don Quichotte a décidé de se rendre, plutôt qu’aux joutes de Saragosse. Roque Guinart, le bandit de grand chemin rencontré en route, les a livrés aux jeux et moqueries de don Antonio Moreno et de ses amis. Pour éviter d’être la risée ou la victime des enfants qui suivent son cortège ridicule, don Quichotte décide d’aller à pied et sans grande escorte : « c’est ainsi qu’avec Sancho et deux autres serviteurs que lui donna don Antonio il sortit se promener. » [1]

« Or, il advint qu’en passant par certaine rue, don Quichotte leva les yeux et vit écrit sur une porte, en fort grandes lettres : Ici on imprime des livres. Il en fut tout réjoui, car il n’avait jamais vu d’imprimerie jusqu’alors, et il désirait savoir ce que c’était. » [2] Ce n’est pas la première fois qu’un récit de fiction est situé dans un atelier typographique, à preuve les histoires racontées autour de l’âtre d’une imprimerie dans Beware the Cat de William Baldwin. [3] Mais chez Cervantes la présence d’une imprimerie dans l’histoire est plus qu’un simple décor. Elle introduit dans le livre lui-même le lieu et les opérations qui rendent possible sa publication. Si le travail effectué dans les ateliers est ce qui donne existence à la fiction, dans le chapitre LXII de la Seconde Partie de Don Quichotte, les termes sont inversés puisque le monde prosaïque de l’imprimerie devient l’un des lieux grâce auxquels, comme l’écrit Borges, « Cervantes se plaît à confondre l’objectif et le subjectif, le monde du lecteur et le monde du livre. » [4]

En entrant dans l’imprimerie, don Quichotte « vit comment ici l’on tirait, là on corrigeait, là-bas on composait, ailleurs on révisait, avec tous les procédés qu’offrent les grandes imprimeries. »[5] Cervantes introduit immédiatement son lecteur à la division et multiplicité des tâches nécessaires pour qu’un texte devienne un livre : la composition des pages par les compositeurs (« componer »), la correction des premières feuilles imprimées à titre d’épreuves (« corregir »), la rectification des erreurs par les compositeurs dans les pages corrigées (« enmendar ») et, finalement, l’impression des formes, c’est-à-dire l’ensemble des pages destinées être imprimées sur le même côté d’une feuille d’imprimerie, par les ouvriers en charge de la presse (« tirar »).

L’acuité de la description du travail dans l’atelier telle que la propose Cervantes est confirmée par le premier manuel de l’art d’imprimer jamais composé en langue vulgaire, si l’on met à part la traduction allemande, publiée en 1634, de livre de Jérôme Hornschuch, Orthotypographia, paru à Leipzig en 1608. [6] Ce traité a été directement composé en ca