Conférence tenue à l'Ecole
Normale Supérieure le 25 septembre 2001, dans le cadre
de la première édition de l'Ecole d'été
de l'Institut d'histoire du livre. De légères
modifications ont été apportées, avec
l'aide de l'auteur, pour faciliter l'accès au texte
écrit.
Cette communication
est surtout consacrée au commerce du livre ancien aux
Etats-Unis - thème probablement peu connu ici, pays
où a été pour ainsi dire inventée
l'Histoire du Livre. Et si de temps en temps je fais allusion
à ma famille, c'est parce qu'elle est étroitement
liée à l'histoire du commerce du livre. Celle-ci
est aussi l'histoire du livre et l'histoire du commerce du
livre ancien est aussi l'histoire de la bibliophilie et de
la constitution de collections. Commençons par quelques
observations sur la langue internationale de la bibliophilie,
de la bibliographie et du commerce du livre ancien.
Jusqu'à la guerre de 14-18 la langue
internationale traditionnelle était le français
; de temps en temps on se servait aussi de l'anglais, ou des
deux en même temps. L'énorme catalogue Choix
de livres anciens rares et curieux publié en douze
volumes par Olschki à Florence à partir de 1907
est rédigé entièrement en français.
Son beau catalogue Le livre en Italie à travers les
siècles qui accompagnait l'exposition qu'il organisa
à l'occasion de l'Exposition internationale de l'industrie
du livre à Leipzig en 1914 est en français -
pas en allemand. La maison Ludwig Rosenthal à Munich
publia beaucoup de catalogues en français ou en allemand-et-français.
Quant à Jacques Rosenthal, le frère cadet, son
attachement à la France semble avoir provoqué
des critiques dans certains milieux allemands, au point d'avoir
trouvé nécessaire de se défendre publiquement
: dans la préface du premier volume de son grand catalogue
d'incunables publié en 1900, il souligne qu'il agit
comme beaucoup d'auteurs qui s'adressent à un public
international. Il cite comme exemples Bartsch et Schreiber
pour leur usage du français, Kristeller et Haebler
pour leur emploi de l'anglais :
Mon but en me servant du français est
de profiter de son extension dans le monde entier pour arriver
à me faire comprendre de ma clientèle dispersée
dans tous les pays du globe. Cette idée n'est du reste
pas nouvelle. C'est en grand nombre en effet que l'on peut
citer les auteurs qui ont écrit dans une langue autre
que la leur…Doit-on pour cela accuser les uns de gallomanie,
les autres d'anglomanie ? Je ne le crois pas, vu qu'ils
agissent dans le but louable d'être utiles à
l'Univers… Mon but est donc, moi aussi, de me faire comprendre
de la plus grande quantité possible d'amateurs et ceci,
je le crois, suffit pour excuser le délaissement de
ma langue maternelle et me défendre de toute accusation
de gallomanie…
Gallomanie est, je suppose, le péjoratif
de francophilie. J'ai noté, d'ailleurs, que même
quand la note descriptive etait rédigée en français,
arrivé au point où Grand-père voulait
souligner la rareté d'une pièce, il ajoutait
toujours en anglais : Not in the British Museum nor in
the Bodleian Library, incunable d'une rareté prodigieuse
(les libraires ont toujours eu du talent pour inventer des
superlatifs). On n'en connaît qu'un exemplaire à
Besançon, suivi par no copy in the British Library
nor in the Bodleian Library et puis trois feuillets manquent…
On se servait aussi du français chez
Jacques Rosenthal pour les annonces importantes. Peu après
que les trois frères Rosenthal eurent décidé
de se séparer en 1895 - le frère aîné,
Ludwig, avait fondé la maison en 1859 - nous lisons
sur la couverture du premier catalogue publié par Jacques
: Adresser (les commandes) exactement. Ne pas confondre ma
maison avec d'autres du même nom de famille. Evidemment
une certaine froideur semble avoir régné entre
les trois frères après le partage de leur gigantesque
librairie… Dans plusieurs catalogues, surtout de théologie
catholique, publiés autour de 1900, Jacques Rosenthal
utilisait le latin, non seulement pour le titre ou le sous-titre,
mais parfois aussi pour informer les bibliothécaires
des services qu'il pouvait leur rendre. Qui pouvait songer
à faire de la publicité en latin ?
L'usage du français comme langue internationale
diminue peu à peu et est remplacé après
la guerre de 14-18 par l'anglais, surtout, à mon avis,
à cause de l'importance croissante du marché
américain. Je pense que, depuis les années 40,
on ne peut plus parler d'une " lingua franca " dans
notre métier : les libraires se servent de leur propre
langue et les bibliothécaires américains, ayant
reçu dans leurs écoles de bibliothéconomie
une formation professionnelle plus rigoureuse, ont tous appris
à lire Catalog Italian et Catalog German.
Bibliophile et collectionneur
Je tiens à faire une distinction entre
bibliophile et collectionneur. La frontière entre les
uns et les autres n'est pas nette - le livre rare (et surtout
ceux qui le collectionnent) ne se prêtent guère
aux définitions trop précises. C'est justement
cet élément d'ambigu et d'indéfinissable,
voire de chaotique, qui rend notre métier si séduisant.
Je vous donne donc une définition simplifiée,
mais elle devrait suffire pour le moment.
Le collectionneur, c'est le professeur de
latin qui cherche toutes les éditions de Salluste,
c'est l'historien du livre qui fait la collection de tous
les catalogues de ventes aux enchères du XIXe siècle.
C'est aussi la bibliothèque de Berkeley qui, pendant
la période mouvementée des années 60,
collecte soigneusement les pamphlets, affiches et milliers
d'éphémères qui circulent lors du mouvement
contre la guerre au Vietnam. L'objectif est donc le texte
et l'information.
Le bibliophile veut plus que le texte et l'information
: il ou elle exige de beaux exemplaires, des reliures élégantes,
des éditions rares, des livres remarquables pour leur
illustration, leur provenance, leur parfait état de
conservation, (plus récemment aussi pour les notes
marginales). L'accent est donc mis sur le livre comme objet
sensuel et esthétique et, peut-être, historique.
Il est sous-entendu que les livres de cette catégorie
ont une valeur commerciale supérieure aux autres et
que, par conséquent, le bibliophile a les moyens nécessaires
pour se permettre cette faiblesse, d'aucuns diraient ce luxe.
L'érudit latiniste et poète anglais Alfred Edward
Housman avait une définition plus succinte : Bibliophiles,
an idiotic class.
La rareté du livre de consultation
Quand nous parlons de livres rares, nous associons
généralement ce terme avec le livre recherché
par les bibliophiles. Mais il en existe une autre classe,
le livre de consultation épuisé, recherché
par les érudits pour leur travail et surtout par les
bibliothèques universitaires pour lesquelles il ne
s'agit certainement pas d'un luxe ! Habituellement, ce livre
se trouve chez les libraires spécialisés. Mais
après la guerre de 39-45, certains de ces livres étaient
devenus presqu'introuvables pour des raisons faciles à
deviner :
- Généralement ces livres étaient
tirés en nombre réduit, juste nécessaires
pour satisfaire le marché universitiare,
- De nombreux livres furent détruits pendant la guerre
et les bibliothèques européennes, notamment
en Allemagne, cherchèrent à remplacer les livres
disparus,
- Il y eut, surtout aux Etats-Unis, un accroissement étonnant
du nombre d'universités après le lancement du
Spoutnik en 1957 par l'Union Soviétique qui provoqua
un sentiment d'infériorité en Amérique,
- Enfin le Japon s'intéressa de plus en plus aux livres
de culture occidentale.
Il en résulta une extraordinaire pénurie
qui haussa le prix de ces ouvrages à des niveaux presque
ridicules : les Annales de l'imprimerie des Alde de Renouard,
publié en 1834, coûtait plus cher qu'une édition
Aldine du XVIe siècle ; la Bibliographie Lyonnaise
de Baudrier avait disparu - mais si j'en avais eu un exemplaire
en 1960 mon prix vous aurait coupé le souffle ; les
volumes du chanoine Ulysse Chevalier publiés au début
du XXe siècle valaient leur poids en or - et tout médiéviste
sait qu'ils sont très lourds ! C'est ainsi que pendant
une douzaine d'années, jusque vers 1965, je gagnais
ma vie grâce au livre d'érudition. Je regarde
avec une certaine nostalgie mes listes et catalogues de cette
période, avec un taux de vente moyen de 90% ! Mes clients
étaient presqu'exclusivement des bibliothèques
universitaires et c'est une clientèle moins rigoureuse
que les bibliophiles, souvent exigeants et difficiles à
satisfaire.
Cette pénurie de livres de consultation
cessa à la suite des réimpressions en masse
- réimpressions souvent publiées par les libraires
eux-mêmes, car ils connaissaient beaucoup mieux que
les éditeurs originaux la rareté de certains
ouvrages indispensables, leur prix élevé et
le désespoir des bibliothécaires - combinaison
irrésistible qui expliquait la cherté de ces
réimpressions. Mais les bibliothèques purent
enfin combler leurs lacunes et les libraires retournèrent
à leur métier d'origine (Ils purent finalement
acheter la Bibliographie lyonnaise en réimpression
pour leur bibliothèque de travail). Mais encore aujourd'hui
certains ouvrages de consultation épuisés ont
une valeur commerciale très élevée.
Il serait donc peut-être justifié
de dire que le bibliophile est toujours collectionneur, mais
que le collectionneur n'est pas nécessairement bibliophile.
Les collectionneurs existent depuis toujours, tandis que les
bibliophiles ne sont apparus qu'au XVIIIe siècle. C'est
aussi au XVIIIe que le commerce du livre ancien, très
lentement, prend son indépendance par rapport à
celui du livre d'occasion et qu'apparaissent les libraires
spécialisés et les bibliographes (ce sont souvent
les mêmes) qui jettent la base de la bibliophilie contemporaine.
C'est une bibliophilie différente de celle pratiquée
par les rois de France, les Ducs de Bourgogne ou l'aristocratie.
On peut même dater sa naissance de 1763, date de la
publication de la Bibliographie instructive ou traité
de la connaissance des livres rares et singuliers du libraire
français Guillaume-François De Bure, le premier
manuel français spécifiquement destiné
aux collectionneurs de livres rares (je cite ici mon confrère
Jean Viardot et son article fondamental sur l'histoire de
la bibliophilie, paru dans l'Histoire de l'édition
française.
L'influence de l'ouvrage de De Bure dépasse
vite les frontières de la France. Le premier bibliophile
américain (le seul d'ailleurs à cette époque)
William MacKenzie de Philadelphie, qui débuta sa collection
vers 1780, en possédait un exemplaire ; plus tard il
y ajouta la deuxième édition du Manuel de Brunet.
Il achetait ses livres aux libraires locaux, déjà
nombreux à Boston et Philadelphie, et sans doute aussi
directement lors des grandes ventes anglaises et françaises.
Un de ses principaux fournisseurs à Philadelphie était
l'érudit franco-américain Nicolas Gouin Dufief,
qui exerçait le métier de libraire à
temps partiel mais avec beaucoup de succès ( il était
aussi professeur de littérature française, lexicographe,
maître d'école, traducteur et bibliothécaire).
À la mort de MacKenzie en 1828, sa bibliothèque
comptait plus de sept mille volumes, y compris trente-six
incunables, presque tous de toute première qualité.
C'est à MacKenzie que revient l'honneur d'avoir été
le premier à importer en Amérique une impression
du proto-typographe de l'Angleterre, William Caxton, la Legenda
Aurea imprimée à Westminster en 1483.
Puisque nous parlons des incunables à
Philadelphie au commencement du XIXe siècle, restons
donc aux Etats-Unis. J'esquisserai l'histoire du commerce
des livres rares en prenant les incunables comme exemple.
En 1838, l'Union Theological Seminary de New York acheta en
Allemagne, pour ses étudiants et ses professeurs, la
bibliothèque du bénédictin et professeur
de théologie Leander van Ess. Le but était de
jeter les bases d'une bibliothèque de travail et de
recherche. Cet achat fit sensation, car cette bibliothèque
de treize mille cinq cents volumes comptait un nombre important
de manuscrits médiévaux et quatre cents incunables.
Soit dit entre parenthèses : la formation et la vente
d'une pareille bibliothèque étaient le résultat
direct de l'énorme redistribution de livres qui commença
avec la suppression de l'Ordre des Jésuites pendant
la deuxième moitié du XVIIIe siècle et
continua avec la sécularisation des biens ecclésiastiques
autour des années 1800 sous Napoléon et le Congrès
de Vienne en 1815.
Cet objectif pratique, didactique/historique
anima quelques bibliophiles américains, surtout après
la fin de la guerre civile en 1865. Plusieurs constituèrent
de belles collections pour illustrer l'origine et l'expansion
de l'imprimerie au XVe siècle. Le plus systématique
d'entre eux fut le général Rush Hawkins, qui
bâtit sa collection d'impressions du XVe avec une rigueur
admirable (on voit qu'il était militaire…) :
il dressa une liste de tous les lieux d'impression et de tous
les imprimeurs, avec les titres des premiers livres sortis
de leurs presses, liste de desiderata qu'il fit circuler parmi
les libraires. Cette liste, qu'il fit imprimer, pourrait être
considérée comme la première bibliographie
d'incunables publiée aux Etats-Unis.
Il n'aimait pas beaucoup les libraires et
il choisit avec soin ses favoris : Cohn à Berlin,
Quaritch à Londres et Claudin à Paris. Tous
ses incunables venaient d'Europe (il ne mentionne pas un seul
libraire américain). Il avait comme conseiller le bibliographe
anglais Henry Bradshaw, à qui il rendait souvent visite
à Cambridge. Celui-ci lui dit un jour :
Mon cher Général, je ne peux
jamais oublier que vous êtes américain et que
vous vous intéressez aux origines de l'imprimerie !
Grâce à d'autres collectionneurs
(moins pittoresques que notre général mais peut-être
mieux disposés envers les libraires), et grâce
à des acquisitions de collections en bloc, vers 1900
nous comptons à peu près quatre à cinq
mille incunables aux Etats-Unis, y compris sept bibles de
Gutenberg : de ces sept exemplaires, quatre et demi appartenaient
à deux collectionneurs seulement, les géants
de la bibliophilie américaine, Pierpont Morgan et Robert
Hoe. Presque tous viennent de ventes ou de librairies en Grande
Bretagne et Europe continentale.
Il est impossible de préciser quand
le commerce spécialisé du livre rare débute
aux Etats-Unis. Vers la moitié du XIXe siècle,
et surtout à New York après la fin de la guerre
civile en 1865, on trouve des libraires avec des inventaires
de centaines de milliers de volumes. Mais si les libraires
sont bien conscients du fait que certains de leurs livres
sont " rares " ou même " très
rares ", beaucoup plus chers donc que les autres, ils
vendent aussi du livre d'occasion et du livre scolaire.
Parmi eux l'exemple le plus spectaculaire
est William Gowans de New York. Ses centaines de milliers
de livres occupaient plusieurs étages, ainsi qu'un
sous-sol qui n'avait pas d'éclairage. Il fallait faire
son chemin à l'aide d'une lampe au kérosène
à travers d'étroites tranchées formées
de livres entassés sans aucun ordre ; de temps en temps
ces tranchées s'écroulaient et il fallait alors
grimper sur des montagnes de livres. Ce chaos était
une attraction irrésistible et, en même temps,
le désespoir des collectionneurs : attraction, parce
qu'on ne savait jamais si parmi ces masses d'imprimés
sans aucune valeur on ne pouvait pas faire une trouvaille,
désespoir parce que la recherche ressemblait d'avantage
à une fouille archéologique ou à une
visite aux catacombes. À sa mort en 1870, la librairie
fut dispersée : huit tonnes allèrent directement
aux marchands de vieux papier, le reste fut vendu aux enchères
en 60 520 lots - le catalogue occupe presque deux mille cinq
cents pages ! Son collègue Joseph Sabin jugea, un peu
trop sévèrement peut-être, que l'immense
stock de feu M. Gowans ne contenait pas un seul livre de valeur.
Joseph Sabin, d'origine anglaise (Gowans était
écossais) fonda sa propre librairie à New York
en 1864 et bientôt sa maison fut fréquentée
par tous les collectionneurs de la région. Homme d'une
énergie inépuisable, il était aussi éditeur,
bibliographe, auteur de catalogues et commissaire-priseur
(c'est Sabin qui présida vers 1880 à la vente
aux enchères de la première Bible de Gutenberg
aux Etats-Unis). Sabin, spécialiste en Americana, perpétua
la tradition du libraire-bibliographe, et il est surtout connu
aujourd'hui pour sa grande bibliographie d'Americana dont
le premier fascicule sortit en 1868. Il la laissa inachevée
mais l'importance de l'ouvrage qu'il avait mis en chantier
était telle qu'il fut achevé cinquante-cinq
ans après sa mort par un bibliographe de la New York
Public Library (le vingt-neuvième et dernier volume
sortit en 1936). A sa mort en 1881, Sabin était probablement
le personnage le plus connu du monde américain du commerce
du livre. Peut-être est-ce lui qui mériterait
le titre de premier libraire antiquaire des Etats-Unis. D'autres
diraient que ce titre est dû à Henry Stevens
du Vermont, spécialiste en Americana, qui séjourna
plusieurs années en Europe à la recherche d'Americana
pour ses clients aux Etats-Unis. Ses connaissances étaient
tellement approfondies qu'Antonio Panizzi, le directeur du
British Museum, le chargea d'examiner la section Americana
et lui donna carte blanche pour identifier les lacunes afin
de les combler. En dix ans Henry Stevens trouva bien seize
mille ouvrages qui sont aujourd'hui sur les rayons de la British
Library ! On peut aussi citer Samuel Drake de Boston, qui
fut, semble-t-il, le premier libraire à souligner que
son stock était exclusivement composé de livres
rares.
Essayer d'établir une priorité
me semble un peu stérile. Disons simplement que c'est
autour de 1900 que s'établit chez nous un commerce
spécialisé en livres rares ; un autre pionnier
est Charles Sessler de Philadelphie : autrichien de naissance,
il arriva aux Etats-Unis en 1880 (un an avant la mort de Sabin)
et compta presque tous les grands bibliophiles parmi ses clients.
L'un d'eux, A. Edward Newton, écrivait : " Monsieur
Sessler va en Europe deux ou trois fois par an avec ses poches
pleines d'argent. Il revient avec un tas de livres pour vider
les nôtres. " Un événement important
est la fondation du Grolier Club à New York en 1884.
Les statuts précisent que le but du Club sera l'étude
et le développement (le mot anglais est " promotion ")
des arts relatifs à la production du livre, y compris
la publication de travaux pour illustrer, faire avancer et
encourager ces arts.
Notez une fois de plus le ton pratique et
pédagogique qui caractérise la bibliophilie
américaine.
Le grand concurrent de Sessler était
Abraham Simon Rosenbach - Rosenbach tout court - originaire
d'une ancienne famille juive sépharade de Philadelphie.
On l'a appelé, non à tort, le Napoléon
de la librairie ancienne, mais quelqu'un a ajouté " oui,
sans doute c'était un Napoléon, mais sans maréchaux ".
Il domina les grandes ventes d'Angleterre et des Etats-Unis
entre 1915 et 1945 (il mourut en 1952) et il inspirait la
terreur aux concurrents - il ne lâchait jamais…
S'il était théâtral, si peut-être
il aimait excessivement la publicité, si les histoires
qu'il aimait raconter sur ses chasses aventureuses aux livres
rares dans les châteaux et monastères d'Europe
étaient parfois pure invention, s'il était trop
conscient de sa supériorité et même arrogant
- son enthousiasme, ses profondes connaissances, surtout en
bibliographie et en littérature anglaise, et ses pouvoirs
de persuasion étaient tels qu'il a su inspirer plusieurs
de nos plus grands bibliophiles - surtout les très
très riches - et c'est grâce à son
énergie et à sa dévotion sincère
que beaucoup de trésors se trouvent aujourd'hui dans
les bibliothèques américaines. Sa biographie
occupe six cent vingt pages et, comme dit justement son auteur
Edwin Wolf, sa place dans le monde du commerce du livre ancien
et l'importance des livres qu'il achetait, vendait et collectionnait
étaient telles que cette biographie est en même
temps l'histoire du commerce du livre ancien en Amérique.
Dans les années 20 et 30 un grand spécialiste
en incunables et Americana règne à côté
de Sessler et Rosenbach : Lauthrop Harper publie à
New York, entre 1927 et 1930, un catalogue de mille incunables,
rédigé par les meilleurs spécialistes
américains de l'époque (c'est un record qui
tient toujours pour les Etats-Unis). On était encore
à l'âge où régnait la mode des
incunables, mode dont les racines remontent au XIXe siècle
et qui fut pour ainsi dire systématisée par
plusieurs libraires européens, y compris par mes deux
grands-pères, Jacques Rosenthal à Munich et
Leo Olschki à Florence. (Un confrère me dit
un jour : " tu as de la chance d'avoir deux grands-pères
qui ont inventé les incunables ! ").
De 1900 à 1905, Rosenthal publia son catalogue Incunabula
typographica avec trois mille deux cents incunables, en même
temps Olschki achevait la rédaction de son catalogue
Monumenta typographica avec mille cent incunables, collection
qui fut achetée en bloc par Henry Walters de Baltimore
en 1906.
Voici une anecdote qui illustre les relations
entre Olschki et Rosenthal. Ils avaient à peu près
le même âge, et quand Olschki fonda sa librairie
à Vérone en 1886, Rosenthal travaillait avec
ses deux frères à Munich. Ils se connaissaient
donc depuis longtemps et étaient devenus bons amis.
On raconte qu'un jour ils étaient à une vente
de Sotheby's à Londres et, comme d'habitude, ils étaient
assis l'un à côté de l'autre. Un lot de
cette vente était décrit très superficiellement
comme contenant une vingtaine de pièces, dont trois
ou quatre étaient identifiées par auteur et
titre, le reste simplement caché sous les mots " and
others " (et autres). Or Rosenthal, ayant examiné
soigneusement ce lot avant la vente, avait découvert
parmi ces autres une pièce aussi rare qu'importante
et prévoyait déjà une bonne affaire.
L'enchère part à quelques shillings, mais le
prix monte rapidement et arrive à une somme que Rosenthal
n'avait certainement pas prévue. Evidemment, il n'était
pas le seul à savoir que dans ce lot modeste se cachait
un petit trésor et pour voir qui était son concurrent
dans la salle, il se tourne et découvre que c'était
son cher Olschki qui, son bras amicalement posé sur
son épaule, faisait signe au commissaire-priseur !
Peut-être qu'après le mariage du fils de Rosenthal
avec une des filles d'Olschki (dont je suis un des cinq résultats)
cette scène n'aurait pas eu lieu, mais qui sait ?
Revenons à la scène américaine
pour parler brièvement d'un phénomène
qui a eu une profonde influence sur notre métier :
l'arrivée dans les années 30-40 de réfugiés
autrichiens et allemands : quelques-uns étaient des
libraires déjà bien installés dans leur
pays natal, d'autres avaient déjà fait leur
apprentissage, d'autres étaient éditeurs, médiévistes
ou historiens d'art. Une fois arrivés à New
York, ils choisirent le métier de libraire, plus ou
moins faute de mieux. Grâce à leur expérience,
leur culture, leur connaissance des langues, (y compris le
grec et le latin) et leurs racines européennes, leurs
catalogues avaient un niveau d'érudition jusque là
très rare aux Etats-Unis. (C'est un sujet sur lequel
j'ai fait une conférence il y a une quinzaine d'années
à la Rare Book School à la Columbia University).
Ce petit groupe changea le métier pour toujours, en
introduisant le ton et la tradition de l'école allemande
ainsi que la sévérité, on pourrait même
dire la tyrannie, bibliographique qui exigeait (et exige toujours)
la citation de douzaines de bibliographies avec chaque fiche.
Ils ont peut-être contribué à ce que j'ai
appelé la teutonisation de nos catalogues, même
si la nouvelle génération de libraires américains
semble avoir réintroduit un ton de description plus
subjectif et moins sévère. Ils ont aussi contribué
à l'internationalisation du commerce américain
du livre ancien et c'est largement grâce à eux
qu'aujourd'hui le collectionneur français d'incunables,
le bibliothécaire japonais qui cherche les livres d'érudition,
le bibliophile qui collectionne les manuscrits médiévaux
ne peuvent pas ignorer les libraires américains.
L'influence des bibliographies sur le marché du livre
ancien
Cela peut vous étonner et vous choquer
: il y a un rapport entre la science calme, modeste et pure
de la bibliographie et le marché, et nous saisissons
vite toute occasion de valoriser nos livres. Prenons une fois
de plus les incunables comme exemple. En 1919 la Bibliographical
Society of America publie son premier Census of fifteenth
century books owned in America, inventaire des incunables
aux Etats-Unis. Tous les libraires-antiquaires dignes de ce
nom se précipitèrent sur ce volume pour proposer
aux bibliothèques et aux bibliophiles américains
les incunables qui leur manquaient ; deux mises à jour
suivirent. Résultat : entre 1919 et 1975, le nombre
d'éditions du XVe siècle monte de 6 300 éditions
à13 000, le nombre d'exemplaires de 13 000 à
52 000 ! Tous ceux d'entre nous qui font le commerce d'incunables
devraient élever une statue de bronze aux compilateurs
de ces ouvrages si utiles, M. Winship et ses successeurs,
Mme Margaret Stillwell et M. Frederick Goff. Aujourd'hui,
la note " inconnu à Goff " sur
la fiche d'un incunable signifie " très cher ".
Un autre exemple est la publication de la
Bibliography of American Literature, 1955 à 1991 :
toutes les éditions des œuvres des principaux
auteurs américains morts avant 1931 y sont décrites
d'une manière incroyablement détaillée,
selon toutes les règles de la bibliographie matérielle.
C'est ainsi que le libraire qui croyait avoir une belle édition
originale de Nathaniel Hawthorne apprend à son grand
chagrin qu'il existe trois exemplaires avec un faux titre
que personne ne connaissait avant. Le prix chute, surtout
quand le malheureux libraire apprend que les exemplaires en
toile bleuâtre comme le sien sont du deuxième
tirage, le premier étant toujours en toile verte…
Pour nous qui sommes spécialistes du Moyen Age et de
la Renaissance, ce ne sont pas seulement les bibliographes
mais aussi les professeurs et les savants qui, sans s'en rendre
compte, influent sur nos prix. Si, par exemple, l'un d'eux
écrit un article dans lequel je lis que la compilation
d'interminables sermons de tel ou tel prêcheur du Moyen
Age, imprimée à Venise en 1495 et dont j'ai
un exemplaire sur mes rayons depuis des années sans
avoir réussi à le vendre, si donc ce savant
annonce qu'il a découvert que plusieurs de ces sermons
ont inspiré certaines œuvres d'Erasme - alors
le prix monte et l'incunable est vite placé chez un
collectionneur d'Erasme qui me remercie à genoux…
J'ai été le témoin, pendant
le demi-siècle de mon activité, d'évolutions
dans notre métier. Aux Etats-Unis, le premier changement
important de l'après-guerre est la fondation en 1949
de notre équivalent du SLAM, l'Antiquarian Booksellers
Association of America. Elle impose une certaine discipline
et cohérence à cette bande d'individualistes
qui, jusqu'à ce moment-là, ne s'étaient
même pas mis d'accord sur une dénomination commune
à tous. Le terme généralement utilisé
était Dealer in Rare Books (beaucoup s'en servent encore).
Depuis 1949, grâce surtout à cette nouvelle organisation,
le terme Antiquarian Bookseller est généralement
accepté, même s'il n'est pas tout à fait
exact puisqu'il semble exclure le livre moderne. C'est une
erreur que nous partageons avec nos confrères britanniques,
néerlandais et autres, tandis que cette ambiguïté
n'existe pas en France, où siège le Syndicat
de la Librairie Ancienne et Moderne.
En 1953, quand j'ai ouvert ma librairie, New
York était la capitale incontestée des livres
rares aux Etats-Unis. Presque tous les grands libraires étaient
là ou se trouvaient sur la côte Est, entre Boston
et Philadelphie. Les grands libraires de Chicago ou de la
West Coast, c'est-à-dire à Los Angeles et San
Francisco, servaient une clientèle locale. S'ils allaient
en Europe, c'était surtout pour se ravitailler. Aujourd'hui
la Californie fait concurrence à New York, nos foires
du livre ancien sont devenues très populaires et sont
fréquentées par des milliers de visiteurs :
beaucoup de nos clients viennent de l'étranger et il
faut souligner que bon nombre d'entre eux sont des libraires.
Ces foires du livre ancien sont tellement
nombreuses et populaires aujourd'hui que seuls les anciens
libraires se rendent compte qu'il s'agit d'un phénomène
relativement récent. Elles ont commencé à
Londres en 1958 et à New York en 1961. Ces débuts
furent bien modestes et même les plus optimistes ne
prévoyaient pas qu'un jour ces foires donneraient aux
libraires qui exercent leur métier en dehors des grands
centres comme Londres, Paris, New York, Munich ou Los Angeles,
la possibilité d'exposer leurs livres au grand public
et de soulever un peu le voile de mystère qui entoure
notre métier. Ces foires sont aussi un lieu idéal
d'échanges entre confrères, derniers potins
et informations sur les acheteurs dont il faut se méfier.
Dorénavant elles sont devenues un rite annuel ou biennal,
souvent attendu avec impatience par les collectionneurs et
les bibliothécaires. C'est à l'association anglaise,
la ABA, que revient l'honneur de les avoir inventées.
La même association a aussi pris l'initiative en 1947-48,
avec l'association néerlandaise d'organiser une Ligue
Internationale de La Librairie Ancienne, entreprise bien difficile
dans une Europe à peine sortie de la guerre. Aujourd'hui
vingt nations en sont membres et rien ne montre mieux la croissance,
l'internationalisation et les grands changements dans l'histoire
récente de la librairie ancienne que le fait que notre
présidente est Mme Craddock, de Melbourne en Australie.
Les ventes aux enchères ont toujours
joué un rôle-clé dans l'histoire du livre,
depuis la toute première qui eut lieu en Hollande en
1599 jusqu'à nos jours. Même dans la jeune Amérique
du XVIIIe siècle on en compte presque cinq cents, et
plus de quatre mille au XIXe. Durant ma vie professionnelle
j'ai noté quelques changements notables : en Allemagne
d'après-guerre par exemple il me semble que les ventes
aux enchères dominent complètement le marché.
En Angleterre et aux Etats-Unis, on constate le raffinement
des descriptions, souvent rédigées par des spécialistes
et d'un niveau scientifique excellent : les catalogues de
ventes de manuscrits par exemple sont devenus une documentation
importante pour les historiens d'art et les spécialistes
en paléographie. Un autre phénomène de
l'après-guerre est le rôle de l'Amérique
en tant qu'exportateur de livres anciens européens.
Avant la guerre de 39-45 ce rôle était négligeable
: pendant deux cents ans, ce fut une voie à sens unique,
d'Europe vers Amérique. Vers 1950, cela commence à
changer : les nations européennes commencent à
rapatrier leurs livres et, en même temps, le Japon leur
fait concurrence. Cette tendance perdure, au point qu'aujourd'hui,
grâce à la participation vigoureuse des bibliophiles
européens sur le marché américain, notre
commerce est plus naturel et équilibré et nous
sommes " one world " dans le vrai sens du mot.
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